LES PROIES

- SPÉCIAL Cannes 2017 – 

 

Par Iris Brey

Cet article est publié en partenariat avec ChEEK MAGAZINE.

 

Le sixième film de Sofia Coppola, Les Proies, renoue avec le style de son premier opus. La version XIXème siècle des Virgin Suicides détourne les codes du thriller pour se pencher sur trois femmes- Kidman, Dunst, Fanning- toutes troublées par l’arrivée d’un soldat blessé qui va bientôt déchaîner leurs passions.

 

Je, tu, elle

 

Dans une des premières scènes des Proies, les jeunes filles de la pension de Madame Martha apprennent le français pendant que les canons de la guerre de Sécession font rage. Kirsten Dunst prête ses traits à Edwina qui leur fait scander en cœur: « Je suis, tu es, elle est, nous sommes, vous êtes, elles sont ». L’une des plus jeune tente une phrase : « Je suis une fille ». Dans cette leçon de français, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ; il n’existe même pas. Sofia Coppola annonce la couleur, le remake du film culte Les Proies de Don Siegel se placera du côté de l’expérience féminine et non plus du côté du soldat blessé. L’équilibre fragile entre Edwina, Alicia (Elle Fanning) et la maîtresse des lieux (Nicole Kidman) va dérailler lorsque le mâle recueilli dans ce gynécée faire surgir entre elles jalousies, besoin de séduction et affirmation d’une féminité.

 

La passation de Kirsten Dunst à Elle Fanning

 

Sofia Coppola avait fait éclore au cinéma l’adolescente Kirsten Dunst en 1999 puis la très jeune Elle Fanning dans Somewhere, onze années plus tard. Ici, on assiste à une fascinante passation de flambeau, Dunst laisse gracieusement le rôle de jeune première à Fanning, comme si le spectre de Lux de Virgin Suicides habitait maintenant le corps évanescent d’Alicia. Les Proies tisse une généalogie avec Virgin Suicides dans l’inquiétante étrangeté émanant de ces corps de femmes baignées dans une lumière déclinante. Chez Coppola, la femme fatale se cache sous la blondeur tiède et les délicates robes en dentelles. Des oies blanches dont on ne peut pas deviner la violence. Ici, les héroïnes se sont délestées de leurs tendances autodestructrices, pour mieux se défouler dans la mutilation du corps masculin.

 

Le temps de l’innocence

 

Les films de Coppola prennent l’allure de l’innocence, d’un cinéma nébuleux qui refuse de représenter tout ce qui pourrait créer un malaise trop frontal. Cependant, en filigrane, Les Proies montre la dangerosité des femmes, sans appuyer sur des effets de styles : les actes sexuels et violents sont ellipsés ou tenus à distance. Dans la version de 1971, la proie des femmes, alors interprété par Clint Eastwood, était aussi un chasseur. Il forçait un baiser à une des pensionnaires de 12 ans en expliquant qu’elle était assez âgée pour ça, la caméra érotisait l’adolescente qui jouait Alicia. Refusant tout male gaze où la femme serait réduite à un objet, Coppola ne s’attarde pas sur les pulsions du soldat. Par contre, elle prend le tend de filmer l’émoi de Nicole Kidman passant lentement un torchon mouillé sur le corps du soldat suscitant une montée puissante de désir, elle s’attarde sur les bruissements des robes, elle fait une place à l’ironie dans les dialogues. Celles et ceux qui pensaient retrouver les codes d’un conventionnel thriller seront déçus, l’angoisse chez Coppola est ailleurs. Dans le temps qui passe, dans ces secondes où l’innocence se délite et où la monstruosité féminine peut alors faire surface.

 

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