NUMÉRO UNE

Par Claire Pomarès

 

Dans son nouveau film Numéro Une, Tonie Marshall – seule femme à avoir reçu un César du meilleur réalisateur – s’attaque au plafond de verre auquel se heurtent les femmes dans l’avancée de leur carrière professionnelle.

Je ne crois pas trop en la solidarité féminineaffirme Emmanuelle Blachey (Emmanuelle Devos) la première fois qu’elle rencontre les membres d’Olympe, un think tank composé de femmes influentes et organisé pour faire accéder d’autres femmes à des postes de pouvoir. Olympe a de grandes ambitions pour elle : en faire la première femme PDG du CAC 40. Elle n’est, au départ, pas franchement intéressée par leur volonté de la propulser professionnellement. Ingénieure à succès et membre du comité exécutif d’Eolis qui construit les plus grandes éoliennes du monde, Blachey réussit très bien sans l’aide de personne et dans un “secteur d’hommes” lui fait-on remarquer. Mais malgré ses succès, Eolis ne lui laisse espérer au mieux que le quatrième poste à responsabilité de l’entreprise, qui la verrait gestionnaire des ressources humaines, un domaine dans lequel elle n’a ni compétences ni aspiration. Car quoi d’autre que le relationnel et la communication la seule femme membre du comité de direction peut-elle bien espérer gérer ?

 

Avec ses allures de thriller, Numéro Une s’attaque à la difficulté des femmes pour accéder à de hauts postes dans le milieu de l’industrie. Cela aurait pu être dans les médias ou la politique, le parcours de Brachey jonché de réussites et de désillusions en aurait sûrement été inchangé. Les hommes qui le traversent y représentent toujours une menace : la désapprobation du père, la menace d’un concurrent qui lui préfère la complicité d’un homme à ses compétences, la fuite en avant d’un mari qui se sent laissé de côté. “J’ai besoin de toilui dit-elle presque contrainte et forcée pour lui faire comprendre qu’elle désire vraiment briguer le poste de première femme dirigeante du CAC 40. On a autant du mal à le croire que lui, tant le personnage d’Emmanuelle Devos ne semble avoir besoin de personne. Si ce n’est finalement de ce groupe de femmes dont on peut en apercevoir les enjeux dans une scène de réunion du club où on les voit échanger sur le sexisme ambiant et le fameux plafond de verre. Avec la conviction tenace qu’en groupe, elles peuvent le briser.

 

A l’ambiance pastel de l’institut de Vénus Beauté (1999), où l’on voit défiler des morceaux de vies de femmes au gré des soins du visage et autres épilations du maillot, se substituent dans Numéro Une la grisaille des tours de la Défense, immobiles et droites, et la nature hostile des plages de Deauville. Cette mer, qui lui a volé sa mère, est à la fois le talon d’Achille et le point d’ancrage d’Emmanuelle qui s’y autorise à se perdre dans l’horizon. S’il y a bien une figure tutélaire du père (Sami Frey), éminent universitaire dont on comprend le passé de Dom Juan, ce n’est pas à elle que la femme puissante doit sa fragilité et ses failles mais bien plutôt à celle de sa mère, supposément noyée mais dont on n’a jamais retrouvé le corps. A quoi aspirait cette mère ? Qu’aurait-elle voulu faire de sa vie?

 

Les hommes ont peur que les femmes se moquent d’eux. Les femmes ont peur que les hommes les tuentécrit Margaret Atwood, aussi citée au Women’s forum de Deauville qui ouvre et clôt Numéro Une. Un symbole fort du film de Tonie Marshall dans lequel les femmes, très loin de se moquer des hommes, ne leur laissent aucun moyen de les abattre.