UN BEAU SOLEIL INTÉRIEUR

- SPÉCIAL Cannes 2017 – 

 

Par Iris Brey

 

Quand l’amant d’Isabelle lui demande si elle va jouir, elle lui répond laconiquement qu’elle est bien, mais que lui peut finir. Sous le poids de son corps en missionnaire, elle lui fait comprendre qu’il serait même temps de conclure, ce qui contrarie le quarantenaire bedonnant roux. Jamais dans le cinéma de Claire Denis, le plaisir féminin- ou son manque- n’avait été abordé avec un humour aussi acérée et un réalisme si mordant. On reconnaît là la patte de sa nouvelle co-scénariste Christine Angot, qui permet à la cinéaste de s’envoler vers une nouvelle forme de légèreté et d’ironie. Cette nouvelle écriture, faite de nombreux dialogues entre Isabelle et les hommes qu’elle rencontre, qu’elle baise, tente d’aimer ou de repousser, permet à la cinéaste de se réinventer. Alors que les corps confinés à l’intérieur des voitures évoquent la nostalgie de Vendredi soir, ou Isabelle dansant en boîte de nuit rappelle cette séquence envoutante où Camille dans J’ai pas sommeil faisait une chorégraphie en robe de velours noir, Un Beau Soleil Intérieur se glisse vers des territoires plus lumineux, vers le verbe et le rire tout en gardant un fond de mélancolie.

 

La noirceur des Salauds, de White Material ou de Trouble Every Day s’est évaporée, cependant l’anxiété continue de résider chez notre héroïne (Juliette Binoche, merveilleuse), mère et divorcée, qui se demande si elle va encore aimer. Pour cette femme d’une cinquantaine d’année, la question centrale de sa vie n’est pas la filiation, ni la maternité mais le désir : d’où vient-il et comment circule-t-il. Isabelle raconte aux toilettes à son amie que ce qui la faisait jouir avec le rouquin (« surtout au début ») c’était qu’il était un salaud. Pendant qu’elle couchait avec lui, elle se racontait à qu’elle point il était un salaud, comment il devait baiser d’autres femmes et cette énonciation mentale, cet imaginaire l’amenait à l’orgasme. Dans ce dialogue extrêmement personnel, quasiment intérieur, pendant lequel Isabelle passe du rire au larmes, un personnage féminin raconte les mécanismes qu’elle met en place pour accéder au plaisir. Rarement a-t-on accompagné une héroïne dans les méandres si profonds de sa psyché.

 

Ce triangle inédit, Denis- Angot-Binoche, permet de sortir de l’habituelle comédie de mœurs pour se concentrer sur le besoin d’une femme, après ces cinquante ans, de continuer de vibrer sous les doigts d’un autre et de croire encore à l’amour. Cette recherche effrénée du prince charmant ne bouleverse pas les codes traditionnels amoureux. Cependant, dans la mise à nue de notre héroïne écorchée, ce besoin d’aimer trouve une dimension romanesque qui, dans un même mouvement, est moquée et sublimée. La caméra suit le cheminement d’Isabelle en se frottant à son corps et à son visage sublime. Dans une scène de bar où Isabelle essaye de savoir si l’homme bedonnant pourrait lui apporter autre chose que l’amour de 5 à 7, la caméra tel un pendule glisse lentement et régulièrement entre les deux corps. Le cinéma de Denis est magnétique. La dernière séquence entre Gérard Depardieu et Juliette Binoche reprend à son tour le motif du pendule lorsque Depardieu-devin- le fait tournoyer au dessus d’une photo d’un des amants d’Isabelle et nous livre une leçon de séduction qui restera dans les annales. Isabelle, tour à tour attachante et ridicule, écoute son nouvel astrologue lui prédire son avenir. Coincée dans la construction de son paysage sentimental, elle n’arrive pas à entendre ce que l’astrologue essaye de lui dire entre les lignes, alors qu’il s’efforce de lui déclarer sa flamme. Un discours amoureux malicieux. Tout simplement irrésistible.