AMANDINE GAY

PORTRAIT-AmandineGay

Réalisatrice de OUVRIR LA VOIX
«Le film est construit sur une grille afro-féministe ou plus exactement sur une grille intersectionelle. L’objectif c’est de montrer l’interdépendance de nos multiples identités. »
Propos recueillis par Iris Brey
Octobre 2017

Le documentaire Ouvrir la voix donne la parole pendant deux heures à celles qui d’habitude sont invisibilisées : les femmes noires. Cette expérience inédite se vit comme une conversation complexe entre 24 femmes abordant un panoramique de thèmes, allant de l’orientation sexuelle à la religion. Vivifiant. Rencontre avec l’auteure et réalisatrice du film : Amandine Gay.

 

Comment décririez-vous votre forme filmique ?

Je voulais repenser le documentaire de têtes parlantes en faisant quelque chose d’esthétiquement intéressant. C’était déjà le cas dans Têtes Parlantes de Kieslowski ! Mais aujourd’hui le documentaire têtes parlantes a été pourri par le reportage télé, c’est à dire les codes du bandeau qui arrive, les plans de coupe pour pas qu’on ne s’ennuie pas, la voix off et la musique omniprésente. Donc je voulais enlever tous les artifices. Le rythme n’allait pas venir de la musique mais d’une technique de montage, venant d’Errol Morris dans The Fog of War, en montant en jump cut dans les entretiens fleuves, tout en faisant en sorte que les 24 filles se répondent et qu’on ne s’ennuie pas. Je voulais aussi une caméra portée et pas sur pied avec un cadre très serré. On est dans leurs yeux, on est dans la construction de leur pensée. Et puis l’autre enjeu c’était de faire ressortir leurs peaux.

 

Elles sont aussi filmées légèrement en contre plongée.

Oui. Je voulais qu’elles soient belles et puissantes. Très vite la contre plongée donne aux personnages à l’écran le côté surplombant sur le public. Il y a aussi une question de parole d’autorité.

 

Comment avez-vous choisi ces femmes ?

Certaines sont des artistes que j’ai croisées dans mon parcours de comédienne, et les autres sont des filles qui ont répondu à mon appel sur les réseaux sociaux. Une soixantaine de personnes m’ont écrit. Je voulais qu’elles soient toutes à l’aise avec les sujets que le documentaire allait aborder, par exemple faire enchainer le sujet de l’orientation sexuelle avec la religion. C’est audacieux et je ne voulais pas que les filles se sentent prises au piège à postériori. La première forme de sélection a été géographique, j’ai rencontré 45 femmes. J’avais des questions « test » pour savoir où elles se situaient politiquement, par exemple : « est-ce que tu dirais que tu es noire ou française ou citoyenne du monde. » Si une me répondait citoyenne du monde, ça m’indiquait que le positionnement politique était très léger. Il y a eu de longs rendez-vous où je leur ai expliqué tous les thèmes du film. Et sur ces 45 femmes, 24 ont accepté de participer. Et à partir du moment où j’ai eu ce groupe, j ai organisé des grosses soirées chez moi pour qu’elles se rencontrent et qu’elles continuent à parler des thèmes du film. Avant le tournage, je leur ai envoyé toutes les questions que j’allais leur poser. L’idée de ce film c’était aussi que je leur donne le plus d’agentivité possible, dans ce projet qui est très écrit. Même si c’était mon projet, elles ont pu se le réapproprier.

 

Est-ce que Ouvrir la voix est un film Afro féministe militant ?

Le film est construit sur une grille afro-féministe ou plus exactement sur une grille intersectionelle. L’objectif c’est de montrer l’interdépendance de nos multiples identités. Ce qui me plairait, c’est qu’à l’issue d’une projection, les gens comprennent qu’on n’est pas un jour noire, un jour musulmane et un jour lesbienne par exemple, mais qu’on est tous les jours les trois. Et comment est-ce qu’on s’organise, lutte, pour être moins discriminée. Je voulais faire émerger au départ ce double pôle –femme et noire- et qui est indissociable mais aussi montrer comment il allait être informé par exemple par l’origine sociale. Les discriminations interagissent. Pour moi c’est plus un documentaire de création parce que les films militant sont moches. Et pour moi l’esthétique c’est politique. Et c’est là où on nous attend pas, on nous attend pas du tout sur des beaux films. Il a un engouement autour du film sur les questions de fond et puis ce qui va rester à la fin ça sera sa forme.

 

On en est où en France sur la manière de représenter les femmes noires ?

On oscille entre deux pôles de représentation en France, Fatou la malienne et Bande de Filles, et cela crée une distorsion de la réalité. On finit par penser que c’est ça les femmes noires. Déjà le groupe majoritaire nous imagine comme étant hétérosexuelle. Quand j’ai écrit un programme court de fiction avec un personnage de lesbienne noire sommelière, on me répondait que ça n’existe pas! Il n’y a pas eu de décolonisation de l’imaginaire des dominants. Nous on ne se limite pas. On lit Virginie Despentes, on a envie de mettre en scène King Kong Théorie, on lit Racine on a envie de jouer Phèdre, on voit du burlesque on a envie d’en faire.

 

Comment on fait pour que ça évolue ?

On a besoin de diversifier tous les postes pour que ça change. En Angleterre, sur la télévision publique, on n’a pas la même représentation des minorités. Ça fait des années que la BBC a mis en place les « BBC target », des cibles chiffrées sur trois discriminations claires : le genre, la race, le handicap. Et cela est appliqué à tous les corps de métiers de la BBC : l’administratif, les réal, les comédiens, la compta, tout ça. L’idée avec ces objectifs chiffrés c’est que si on a des équipes diversifiées dans tous les corps de métiers dans une institution, ça va, de fait, influer la façon dont sont racontées les histoires. On aura avancé quand on aura banalisé la représentation des minorités à l’écran. Il faut sortir de ce truc où le fait qu’il y ait une personne noire à l’écran, ce soit l’histoire. Mon film n’est pas là pour donner des solutions. Mais j’ai cette liberté de poser des questions, de révéler des sujets, espérer qu’il y ait d’autres gens qui se saisissent de ces questions là. Ma plus grosse ambition c’est qu’il y ait des jeunes filles noires qui voient ce film et qui se disent je veux être réalisatrice plus tard.