ANAHITA GHAZVINIZADEH

PORTRAIT-ANAHITA

Réalisatrice de THEY

Histoire de J. Jeune adolescent(e) qui ne sait pas encore s’il/elle s’identifie comme un garçon ou une fille, celle-ci demande à ses proches d’utiliser le pronom « they » pour se référer à sa personne. Un pronom personnel au pluriel non genré en anglais qui permet de contourner la question du « she » ou « he ».

Propos recueillis par Iris Brey
CANNES 2017

- SPÉCIAL Cannes 2017 – 

 

Produit par Jane Campion, They est le premier long métrage de l’ancienne étudiante de Abbas Kiarostami, Anahita Ghazvinizadeh. Un film intimiste sur le genre et l’altérité. Rencontre.

 

Présenté en hors-compétition au Festival de Cannes, They est un film intimiste aux allures de cinema mumblecore d’une jeune cinéaste iranienne vivant aujourd’hui à Chicago. Anahita Ghazvinizadeh se penche sur l’histoire de J. Jeune adolescent(e) qui ne sait pas encore s’il/elle s’identifie comme un garçon ou une fille, celle-ci demande à ses proches d’utiliser le pronom « they » pour se référer à sa personne. Un pronom personnel au pluriel non genré en anglais qui permet de contourner la question du « she » ou « he ». Ce premier long métrage nous fait découvrir la voix puissamment délicate d’ Anahita Ghazvinizadeh qui s’empare de la question du genre et de comment représenter l’altérité.

 

Qu’est-ce qui vous a incité à vous pencher sur la question des représentations genrées ?

Réfléchir à l’identité de genre m’est arrivé bien avant que j’étudie des textes théoriques sur le genre à la fac. C’était l’histoire de mon premier court métrage, un petit garçon se déguisait en sa mère (When the Kid was a Kid). Après, quand j’ai fais mes études post-graduées à Chicago, j’ai construit un cadre théorique qui est maintenant présent dans mes films. J’y ai lu un livre Testo Junkie : sexe, drogue et biopolitique de Paul Preciado. C’est un peu comme la continuation du livre de Foucault Histoire de la Sexualité, il y parle de la manière dont nos corps sont transformés par l’industrie pharmaceutique, et cet essai a été une porte d’entrée pour moi afin de penser aux corps, à l’identité, aux hormones, au genre, à comment nos corps sont nés et construits. Mais mes réflexions viennent plus de ce que je vis et pas seulement de la théorie.

 

Comment vous est venue l’histoire de J ?

J’ai toujours été fascinée par les enfants et la jeunesse. Je faisais de la recherche sur des médicaments qui peuvent repousser l’entrée dans la puberté pour des enfants qui ne sont pas sûrs de l’identité genrée à laquelle ils appartiennent. J’aimais beaucoup l’idée de suspension, de ce moment où l’on prend le temps de savoir qui on est, juste avant de grandir. Cette question de rester en suspens me parlait aussi à un niveau personnel, c’est un sentiment qu’on retrouve quand on voyage, quand on ne sait pas où on va poser nos valises. En tant qu’immigrée, j’étais entre les Etats-Unis et l’Iran, et en tant qu’artiste je me sentais entre plusieurs formes, dans un moment où je ne savais plus quelle direction je voulais prendre. Donc c’était une manière pour moi de retransmettre ce sentiment.

 

On a l’impression que la question du langage est au cœur du le film et qu’entre les personnages beaucoup de chose se perdent dans la traduction. Que ce soit entre la sœur de J qui ne comprend pas le Farsi que parle son fiancé, mais aussi comment nommer J, comment lui parler.

Le langage est central dans le film, ça commence avec le titre et la difficulté à le traduire. They est un pronom qui se réfère au personnage de J, donc à un seul personnage mais aussi à la famille de J, et donc à la forme pluriel du pronom. Donc il y a une confusion déjà créée. Mais en Farsi c’est plus compliqué parce qu’on a des pronoms neutres et si vous voulez utiliser un pronom à la troisième personne neutre, le pronom est forcément au singulier. Donc ce titre ne peut pas se traduire précisément. Pareil en français, le pluriel « ils » ou « elles » est forcément genré. Et puis il y a aussi une réflexion dans le film autour des langues, de ne pas tous parler la même langue, d’accepter d’être dans des espaces intraduisibles.

 

Est-ce que vous vous considérez comme une cinéaste iranienne ?

Faire un film c’est faire un produit national. Ici, au festival de Cannes, on parle d’un film en fonction de sa nationalité, surtout quand c’est un pays comme l’Iran. On attend de moi que je fasse un film sur une jeune femme immigrée iranienne mais je veux traduire cette expérience à travers une autre histoire. Je veux parler de mes origines, de ma culture, de mon histoire, de la littérature que j’ai lue, de l’influence de la poésie aussi qui est très forte dans la littérature et le cinéma iranien mais autrement. Donc pour moi, d’aller vivre aux Etats-Unis, de tourner là-bas, parler dans une langue qui n’est pas ma langue maternelle, de m’exprimer avec des trous de vocabulaire, d’être autre dans un pays, toutes ces questions se retrouvent dans mes personnages. Mais je ne pense pas que mes films font partie de ce qu’on pourrait appeler le cinéma iranien. Je ne suis pas non plus totalement une réalisatrice qui vient du cinéma américain indépendant. Je suis entre les deux. Un état qui rappelle mon personnage.

 

Est-ce que J est un personnage trans ?

Pour moi J n’est pas forcément un personnage trans mais c’est une personne qui est entre deux. C’est avant tout un personnage de fiction, donc un modèle, une figure, une personne mais aussi un concept pour ce film. Pour moi il est l’idée qu’il peut exister plus d’ambigüité, ou plus d’espace pour qu’on ne soit pas confiné à une étiquette dès notre enfance. La pression de devenir adulte c’est aussi parce qu’on doit clairement se définir dans notre genre. J’aimais beaucoup cette idée que suspendre la puberté est aussi un moyen de ne pas quitter l’enfance. Une idée très nostalgique dans le fond.