CLARA ET LAURA LAPERROUSAZ

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Réalisatrices de SOLEIL BATTANT
«Etre assigné tout d’un coup au rôle de réalisatrice est souvent entendu comme le fait d’être réalisateur, au sens où on devient un être asexué qui doit tout régir. Et ce n’est pas ma manière de concevoir la mise en scène. On reste des femmes tout du long. »
Propos recueillis par Iris Brey
Décembre 2017

Les sœurs Laperrousaz, « jumelles à deux ans et demi d’écart » selon Clara, « capable de télépathie seulement avec sa sœur » pour Laura, rejouent leurs liens et leur histoire familiale en mettant en scène deux jeunes jumelles le temps d’un été au Portugal. Lorsque l’une apprend à l’heure de la sieste, de la bouche de sa maman (Ana Girardot), le secret qui pèse sur ses parents, le bloc gémellaire se fend. Soleil Battant se construit comme un miroir. Le film reflète en un seul mouvement la lumière et son ombre et il dédouble les rapports, les visages en laissant entrevoir la figure du fantôme dans chaque réverbération.

 

 

Dans votre premier long métrage, vous optez pour un paysage baigné le soleil pour raconter une tragédie, que vous avez vous-même traversée. Pourquoi ce choix ?
Clara : Notre désir était d’emmener ce matériau intime et qu’il y ait une circulation dans le point de vue des personnages de cette famille fictionnelle et de montrer comment chaque psyché est affectée par ce secret. On voulait absolument partir de ce matériau et l’emmener ailleurs.

 

Laura : Au départ, on avait écrit le film en pensant au sud de la France, à la Lozère. Le chemin du film a fait qu’on a décalé ça au Portugal. Avoir un axe solaire, qui s’appuie sur la joie de ses deux petites filles et ses paysages immenses baignés de soleil, voir écrasé de soleil, on voulait mettre ça en contre point d’une histoire intimiste qui s’avère être un drame. Un drame lumineux. Avec Clara on voulait construire un film de paysages, qu’il y ait cette immensité qui réponde aux intérieurs, au lieu du secret.

 

Clara : On voulait un film joyeux via les filles et la lumière que porte Ana Girardot. Sa psyché devenait lisible par ce « film paysage ». La puissance de cette femme se lit aussi par ce format scope, cette touche western du film technicolor avec des touches de couleurs très chaudes, très saturées, très brillantes. On a accès à son paysage mental.

 

Laura : Il y avait une forme de lyrisme dans ces séquences, avec un rapport sensoriel à la nature sauvage, on pensait à la partition sonore, au travail d’orchestration des insectes.

 

Clara : C’est conçu comme un film sensoriel, au-delà de la sensualité, avec un rapport très fort aux éléments, qui tend à la poésie. Même dans les scènes à l’hôpital, au lieu de travailler une lumière scialytique sans ombre, on a expliqué à notre chef opérateur qu’on voulait rester dans le mystère, on cherchait un côté Caravage. Il y a ce côté pictural très fort qui passe par l’incidence de ces rayons sur ce corps de femme… Il y a ce vers de René Char que j’aime beaucoup « la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil. »

 

Pourquoi avoir choisi la comédienne Ana Girardot qui incarne Iris, cette jeune mère défaillante?
Clara : On a commencé à parler avec Ana un an et demi avant de tourner de ce rôle de mère qui interroge la maternité et qui est dans une sensualité très forte, qui l’assume et qui fait des choses transgressives, comme quitter le foyer familial. On amène Ana Girardot, qui a cette délicatesse, vers une béance. Déjà dans notre moyen métrage, Lolita Chammah jouait une autre mère transgressive prénommée aussi Iris. Une femme, pulsionnelle, jalouse et possessive. Elle était dans une antipathie et on voulait voir ce que ça créait chez le spectateur. Et on savait qu’au contraire dans le long métrage on travaillerait l’empathie avec cette autre Iris qu’incarne Ana Girardot, pour que les spectateurs la suivent dans tout ce qu’elle allait traverser.

 

Laura : On ne voulait pas que les gens soient dans un jugement ou dans une accusation. Mais dans l’adhésion. On voulait entrer dans ce qui se réveille, dans sa détresse, dans sa fragilité. C’est pour ça qu’on a choisi Ana qui a cette douceur physique…

 

Clara :… et qui ne porte pas le tragique dans son visage ou dans son corps. On voulait qu’elle incarne cette sensualité et cet érotisme très fort. Et qu’elle ne soit pas objet de désir mais sujet de désir. Qu’elle puisse elle-aussi initier la première scène d’amour. Et que le personnage masculin lui aussi soit sujet de désir tout en incarnant cette puissance charnelle qui se dégage aussi de lui.

 

 

Travailler en famille, être deux à réaliser, ça déstabilise la figure du cinéaste, roi du plateau. Le pouvoir ici est partagé, de plus entre deux femmes.
Clara : C’est extrêmement précieux, d’être deux, et d’être deux femmes. Car la personne la plus consciente le long du film que je suis une femme et que je reste une femme et bien c’est ma sœur. Je reste dans une douceur avec elle. Etre assignée tout d’un coup au rôle de réalisatrice est souvent entendu comme le fait d’être réalisateur, au sens où on devient un être asexué qui doit tout régir. Et ce n’est pas ma manière de concevoir la mise en scène. On reste des femmes tout du long.