KAOUTHER BEN HANIA

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Réalisatrice de LA BELLE ET LA MEUTE

Après la présence de la réalisatrice tunisienne Moufida Tlatli à Cannes en 1994 pour Le Silence des Palais, Kaouther Ben Hania, assure la relève en présentant La Belle et la Meute à Un Certain Regard. Son film retrace le parcours du combattant de Mariam. Après avoir été violée par des policiers, elle se bat pendant une nuit qui n’en finit pas pour pouvoir porter plainte.

Propos recueillis par Iris Brey
CANNES 2017

- SPÉCIAL Cannes 2017 – 

 

Le film se termine par la phrase « inspirée d’une histoire vraie », d’où est venue l’histoire de La Belle et la Meute?

C est parti d’un fait-divers qui a bousculé la Tunisie entière, un cas emblématique puisque cette jeune fille avait eu le courage d’aller jusqu’au bout et de porter plainte après avoir été violée. Du coup il y a avait eu beaucoup d’émotion autour de cette histoire. J’étais touchée par son courage, son entêtement, son besoin d’aller jusqu’au bout alors que rien ne la prédisposait à cela. C’était une fille ordinaire et cette tragédie l’a transformée en icône.

 

Le film raconte ce qui se passe avant et après un viol, pourtant celui-ci n’est pas montré. Pourquoi ?

Très vite j’ai choisi de ne pas mettre en scène le viol et d’avoir recours à l’ellipse. Ce n’est pas l’agression physique qui m’intéresse, c’est cette chose sournoise, cette banalité du mal qui est dans les institutions, les employés, les infirmiers, ces gens qui sont en contact avec les multiples tragédies et qui deviennent indifférents ou complices. C’est la violence de l’institution que je voulais représenter. Je souhaitais que le spectateur intègre ce qui se passe dans les ellipses, dans les noirs de la narration. Je savais que certains spectateurs allaient douter de la véracité du récit de Mariam, être dans le déni. Donc je voulais les confronter à ce préjugé en montrant une séquence sur un Iphone où les policiers la battent, ils la frappent, ça c’est un deuxième viol. Quand il y a une agression, on pense que la victime ment, donc je voulais que cette séquence sur l’Iphone soit une preuve. Plus l’agresseur a du pouvoir, qu’il soit père, policier, professeur ou patron, plus on doute de la victime.

 

Quelles étaient les conditions de production pour ce film ?

Le cadre de mon film est très curieux par rapport au système puisque c’est financé par la Tunisie, par le ministère de la culture. Le gouvernement tunisien est partenaire ce qui signifie beaucoup pour moi parce que c’est un changement, ce sujet n’aurait jamais vu le jour sous l’ancien régime. Ca aurait été hors de question. Donc c’est un film qui représente la transition.

 

Formellement les transitions dans le films sont des chiffres qui chapitrent un enchaînement de plans séquences, pourquoi ce choix formel?

Chaque plan séquence est comme un pavé, donc j’ai choisi le chapitrage pour avoir une respiration, pour que le spectateur reprenne son souffle avant de le relancer dans le temps réel. Et puis il y a un côté littéraire dans le chapitrage et cette histoire c’est comme un roman, il y a un long cheminement. Et puis les plans séquences mettent à nu les comédiens, avec le montage on peut rattraper un comédien s’il est mauvais mais ici la forme filmique les livre au temps réel et ça nous plonge dans une tension proche de la vie, on vit avec l’héroïne cette histoire. La vie c’est un plan séquence !

 

Vous flirtez aussi avec des références au film de genre.

J’aime beaucoup le cinéma de genre, les films d’horreur et de super héros. Il y a un certain snobisme par rapport à ce cinéma mais c’est un cinéma qui est très réaliste. Et c’est ce que dit l’ami de Mariam quand il lui demande si elle regarde les films de zombies. Elle lui dit que non et il lui répond : « Tu devrais, c’est la réalité ». La réalité peut être un film d’horreur. J’ai été marquée petite fille par Carrie de Brian de Palma, j’avais l’âge de Carrie donc Carrie c’était moi. Il lui donne un superpouvoir pour qu’elle prenne sa revanche. Et puis il y a un super film « J’irai cracher sur vos tombes » qui est aussi une histoire de viol et de revanche réelle. Mon héroïne dit qu’elle a envie de les égorger et de boire leur sang, c’est très violent. Sa vengeance, à elle, est citoyenne, son traumatisme la forme et lui fait prendre conscience de ses droits.

 

Le film se termine sur une image de l’héroïne qui noue son voile autour de son cou, devient-t-elle alors une super-héroïne ?

Ce voile en soie n’est pas pratique, ça glisse tout le temps, et le personnage l’utilise pour se voiler et se dévoiler. Mariam a passé la nuit à le mettre dans tout les sens, et en sortant au matin elle le noue autour du coup pour avoir les mains libres pour se battre, et du coup ça donne cette image là. J’y ai pensé mais je ne veux pas le dire parce que je n’aime le symbolisme dans le cinéma ! Mais c’est vrai, le système soit il vous écrase soit il vous rend plus fort et vous devenez alors un super héros !