MICHELE RAY-GAVRAS

PORTRAIT-RAY-GAVRAS-HP

Productrice de A mon âge je me cache encore pour fumer
« La cinéaste filme ces femmes nues et leurs blessures avec un besoin de dévoiler ces corps afin qu’ils nous interrogent »
Propos recueillis par Iris Brey
Avril 2017

Rayhana adapte sa pièce de théâtre au cinéma et raconte une journée dans un hammam à Alger pendant la guerre civile algérienne qui opposait le gouvernement et des groupes islamistes. Les destins de Fatima, Nadia, Samia, Keltoum, Aïcha, Zahia, Meriem et Louisa s’entremêlent dans ce huit clos. Leurs voix résonnent dans cette agora exclusivement féminine où l’intime devient politique. La cinéaste filme ces femmes nues et leurs blessures avec un besoin de dévoiler ces corps afin qu’ils nous interrogent. Michèle Ray-Gavras produit ce premier long-métrage, nous l’avons rencontrée.

 

Comment avez-vous rencontré Rayhana, la réalisatrice du film ?

 

Je vais rarement au théâtre mais j’avais entendu le titre « à mon âge, je me cache encore pour fumer » et cela m’avait interpelée. C’était en décembre 2009. Et puis, j’ai vu dans les journaux que deux jeunes avaient essayé de brûler l’auteure de la pièce, Rayhana, avec l’essence (nldr alors qu’elle se rendait à la Maison des Métallos à Paris où se jouait sa pièce). Heureusement, elle n’a pas pris feu. Je suis allée voir la pièce et j’étais séduite, enthousiasmée. La semaine suivante, je rencontrais Rayhana et je lui ai dit qu’il fallait faire un film de cette pièce ! Elle m’a demandé à qui je pensais pour la réalisation et je lui ai dit : « toi, parce que c’est ton idée ». Elle n’avait jamais fait de film avant. Mais ma théorie c’est que la technique ça s’apprend mais pas le talent !

 

La pièce de théâtre était en français et le film est en arabe, pourquoi ce choix ?

 

Le fait qu’on ne tourne pas 50 pourcent en français enlevait l’avance sur recette, des tas de financements. Mais ce qui m’intéressait c’était de faire ce film en arabe parce que ça produit une véracité. Mais ça produit aussi d’autres interrogations, comme où tourner ? La pièce se déroule en Algérie pendant les années noires, tourner en Algérie ne me fait pas peur, je sors du journalisme politique, cependant c’était un vrai problème de production. Vous pouvez vous assurer de tous les risques, mais vos figurantes peuvent ne pas revenir d’un jour à l’autre si leurs parents lisent le scénario où l’on parle de masturbation par exemple. Or, on ne peut pas changer de figurantes parce que le film se déroule en une seule journée. J’ai estimé que si on tournait en Algérie au bout d’une semaine on aurait plus personne dans le hammam. Et on n’arrivait pas à trouver des actrices algériennes pour jouer, non pas à cause de la nudité, mais à cause de ce qu’on disait. L’islamisme est redevenu une partie essentielle de la société algérienne. Donc on a décidé de tourner en Grèce dans un hammam ottoman.

 

Les scènes d’ouverture se passent pourtant en Algérie ?

 

Oui, pour les scènes du début du film, j’ai fait le forcing. J’ai fait venir les actrices Hiam Abbas, Nadia Kaci, Lina Soualem, et on a fait des repérages. On a eu l’autorisation le dimanche soir à 20 heures pour tourner le lendemain, mais j’ai du harceler le ministère de la culture. Ce qui les a fait accepter c’est qu’on ne demandait pas d’argent, l’Algérie n’était pas impliquée financièrement.

 

Comment avez-vous réussi à convaincre les actrices et figurantes de tourner nues ?

 

On a décidé qu’il n’y aurait pas d’œil masculin. On aurait une équipe entièrement féminine. Pour que ces femmes se sentent confortables dans le hammam. Il n’y avait pas un homme. L’équipe caméra et la directrice de la photographie était grecque, l’équipe son était française, l’assistante était roumaine. Et puis on ne montre pas « la nudité playboy ». C’est rare au cinéma que la nudité ne soit pas montrée comme « la nudité playboy ». Rayhana a vraiment réussi à filmer cette nudité naturelle, la vraie nudité, ça ne fait pas fabriqué. Il n’y a pas que des beautés, il y a des plis, de la graisse, de la cellulite, des ventres qui se rabattent sur le sexe, il y a de tout. Il y a des films très crus, mais notre film est cru dans le langage pas dans la nudité.

 

Est-ce que de faire ce film, de montrer des voix de femmes qui se politisent, qui parlent de sexe, qui se rebellent est une forme de résistance ?

 

Oui, c’est une forme de résistance de faire ce film. Pour moi et pour Rayhana. Je ne pense pas qu’un homme aurait produit ce film. Produire un film, c’est un parcours du combattant, pour moi ça part toujours d’un coup de cœur. Le sujet doit correspondre à mes interrogations. Les comédies, ce n’est pas my cup of tea. Où alors une comédie avec une résonnance sociale et politique.