VALESKA GRISEBACH

PORTRAIT-VALESKA GRISEBACH

Réalisatrice de Western
« Je voulais mettre en scène un visage et un visage qui ne montre pas ses sentiments, et qui devient un visage impassible. Dès lors comment construit-on la virilité ? »
Propos recueillis par Iris Brey
Novembre 2017

Valeska Grisebach, dans son troisième long métrage, met en scène Meinhard, un allemand au regard triste, qui se retrouve à travailler sur un chantier en Bulgarie. La cinéaste revisite les codes du genre, en déployant la question de la conquête du territoire. De la terre et des corps.

 

 

Le personnage de Meinhard reprend la figure du cowboy solitaire, comment est-ce que vous avez construit ce personnage ? Est-il une version moderne de John Wayne?

Quand on aime le western, John Ford est incontournable. Mais Meinhard est l’opposé de ce héros solitaire, en fait il cherche le contraire. Tout héros a en lui un côté asocial, je me posais la question : à quel degré fait-il partie de la société ? La plus grande différence entre Meinhard et la figure du cowboy, c’est que lui, il fait partie d’un groupe, il veut trouver un point d’entrée, un point de chute.

 

Dans Western nous voyons des hommes qui ont envie d’affirmer leur virilité. On voit que c’est presque un combat qu’ils doivent mener. Qu’est-ce qu’elle raconte de ces personnages ?

Ma fascination pour le western vient justement de ma fascination pour la virilité. Au delà de cette idée de départ, du désir de solitude et d’être libre, il y a cette envie d’arriver quelque part. Ces groupes, un peu désuets, de travailleurs vont sur des chantiers ensemble où la femme n’est pas présente physiquement mais les femmes sont là dans leurs pensées. Ces hommes qui se retrouvent entre hommes, quelles sont les règles du jeu qui s’installent entre eux ? Qu’est ce qui s’établit en tant que faiblesse ou force ? Dans un groupe d’hommes il y a forcément l’un d’entre eux qui doit incarner une femme. Au moment de l’écriture, quand je ne pouvais pas dormir, j’allais sur YouTube pour voir des films faits par des travailleurs, tournés sur des chantiers. Ces films pouvaient être très drôles, mais une constante revenait, à un moment donné il y avait toujours un homme qui prenait le rôle de femme.

 

Comment est-ce qu’on filme la virilité ? 

Je voulais mettre en scène un visage et un visage qui ne montre pas ses sentiments, et qui devient un visage impassible. Dès lors comment construit-on la virilité ? Ces figures viriles, d’hommes, je les embrasse avec beaucoup de chaleur. Meinhard et Vincent partagent une occupation commune : ils cherchent tous les deux l’aventure mais ils ont des façons des différentes d’entrer en contact avec l’autre. La conquête de la terre étrangère va de pair avec la conquête de la femme, le pays est conquis quand on aura couché avec la femme. Ce village incarne le théâtre de leur conflit et les femmes sont l’enjeu de ce conflit.

 

Peu de cinéastes (homme et femme) s’interrogent sur la notion de masculinité moderne. Quels étaient les films qui abordaient ce thème qui ont été importants pour son imaginaire ?

Beau travail de Claire Denis et Chevalier d’ Athina Tsangari. Mais je n’ai pas l’impression que ça soit si rare, le western depuis toujours négocie ces rapports entre homme et femme.

 

En France, deux ouvrages viennent de sortir sur la crise de la virilité « Alpha Mâle » de Mélanie Gourarier, et « Le mythe de la virilité » d’Olivia Gazalé. Est-ce aux femmes de penser le masculin aujourd’hui ?

La masculinité ne peut être conçue que dans l’interaction. C’est un partenariat.

 

Est-ce que le fait que Western a été réalisé par une femme a suscité un étonnement ?

Ca n’a jamais vraiment étonné. Personne n a relevé ça comme un problème. Les hommes sont ravis que ça soit une femme qui les regarde, il en résulte une intimité qui me fascine.